Interview d’un papa voyageur passionné

Damien Artero, c’est à la fois un aventurier dans l’âme, un cycliste passionné et un vidéaste de talent. Il a fait de cette activité son métier, et ses films et documentaires, véritables invitations au voyage, envoient du rêve tout en cherchant à privilégier l’engagement écologique et le contact humain.

Damien Artero et Delphine Million

Damien Artero et Delphine Million.

Mais Damien Artero, c’est aussi le mari de Delphine (son alter ego en tous points ! ) et le papa (poule ? ) de Lirio, 3 ans et demi, et de Luce, 4 mois. Un papa très attentif au développement de ses enfants, et qui marie avec bonheur éducation positive et respect de la nature.

Depuis plusieurs années, les périples se suivent mais ne se ressemblent pas : après avoir parcouru le monde en tandem pendant 2 ans ½, le couple est parti pour une rando-vélo en autonomie à travers l’Islande pendant 3 mois, avec sa petite Lirio alors âgée de 9 mois. Leur film No Man Iceland retrace ce périple.

Alors, pour nous autres pauvres parents normaux la question incontournable arrive : mais comment voyager et entreprendre un tel voyage avec un enfant en bas âge ? Avec sincérité et humour, Damien Artero a répondu à nos questions. Attention, ses réponses pourraient remettre en cause votre vision de l’éducation et des voyages en famille !  😉

Damien Artero

Une aventure nomade en famille.

J-270 : les préparatifs d’une rando-vélo en famille

Bouger en Famille : Est-ce que la décision de partir en autonomie avec un bébé de 9 mois s’est prise facilement ?

Damien Artero : Oui, ça semblait couler de source pour nous, l’âge de Lirio importait peu. On voulait juste être sûrs que le voyage à vélo ne soit pas source d’inconfort par rapport à son âge. Compte tenu des expériences qu’on avait vécues auparavant avec Delphine, on voulait proposer ça à notre enfant, et on ne voyait ni l’intérêt d’attendre, ni d’incompatibilité à s’occuper d’un bébé tout en étant sur la route.

BeF : Comment se prépare un voyage en autonomie avec un enfant si jeune ? Et combien de temps avez-vous mis à le préparer ? 

Damien : Ma réponse va être un peu biaisée, parce qu’il y a aussi ma préparation d’auteur/réalisateur. J’ai passé beaucoup de temps à anticiper sur le film que j’allais réaliser mais je dirais que j’y ai passé 9 mois, de la naissance de Lirio au départ

Quant à la logistique propre au bébé, elle est en fait presque dérisoire par rapport à tout ce que représente la mise sur pied d’un voyage en autonomie. Ça a juste rajouté quelques questionnements sur  « comment la nourrir ? » ou sur le temps passé dans la remorque… Mais on s’est vite rendu compte que c’était superflu, car un bébé n’a pas de référentiel. Ce qui compte, c’est d’être là pour l’aimer, le maintenir au chaud et lui donner à manger. Et ça marche tout seul ! Le bébé est là pour nous donner le rythme. Il faut savoir répondre à ses attentes, le reste est accessoire. Et puis on s’est vite dit que des nomades, il y en avait encore partout dans le monde ! On n’a rien inventé…

BeF : Et quel est le matériel indispensable avec un jeune enfant pour un tel périple ?

Damien : (Il réfléchit). Pour moi, il n’y a pas grand-chose d’indispensable. On n’a emmené aucun matériel de puériculture ou autre. Avec le recul, je dirais qu’il faut avoir de quoi assurer le confort et le bien-être du bébé, et anticiper sur la météo et le climat.

On the road again : les aspects logistiques

Damien Artero - Lirio

« Un aspect logistique presque dérisoire »

BeF : Comment était installée Lirio dans la remorque ? 

Damien : Lirio était dans un fauteuil avec harnais (une ceinture à 3 points), avec un repose-tête ergonomique doublé d’un oreiller ergonomique aussi et fabriqué par Delphine.

BeF : Pour chaque voyage, vous veillez à ne pas dépasser les 100 kg de chargement. Y avait-il du matériel spécifique pour Lirio ?

Damien : Il y avait de quoi veiller à son bien-être, la vêtir, la nourrir…

BeF : Comment vous procuriez-vous la nourriture et le lait pour Lirio ?

Damien : Nous n’avions pas de nourriture spécifique pour Lirio, on a toujours fait à manger pour nous et pour elle à la fois. On lui mâchait les légumes, les salades… Souvent, on trouve ça barbare, mais c’est aussi à travers elle qu’on est revenus à cet état d’esprit primaire. Et finalement, tout le reste n’est pas nécessaire à élever un enfant comme il se doit.

Quelquefois il nous arrivait de préparer des biberons de lait maternisé en poudre pour compenser l’allaitement, mais on est vite passés à autre chose.

BeF : Dans ce cas, quels aliments ont alors été utilisés pour remplacer l’apport en calcium du lait ?

Damien : Le calcium se trouve en quantité plus importante et plus assimilable dans des fruits secs comme les figues ou des graines germées comme le sésame par exemple ou dans les algues. D’une manière générale, les vaches ne synthétisent pas de calcium à ma connaissance, mais le calcium de l’herbe qu’elles mangent se retrouve transformé dans leur lait. Nous consommons des algues, des graines germées et des fruits secs tous les jours, et nos apports en calcium sont probablement supérieurs à ceux d’une alimentation conventionnelle, sans les aspects nocifs des produits laitiers.

BeF : A quoi ressemblait une journée type pendant le voyage en terme de rythme, notamment au niveau des repas ou des changes ?

randonnée vélo avec un bébé

« Il faut juste savoir détecter le rythme de l’enfant »

Damien : On faisait les choses vraiment à l’instinct. Quand Lirio couinait, on s’arrêtait pour manger ; pour les changes, on faisait encore à notre sauce puisqu’on utilisait des couches lavables que fabrique Delphine : elles sont pensées pour la route, faciles à laver et avec une grande faculté de séchage. On vérifiait à peu près toutes les 3H pour voir où en était Lirio, si il y avait besoin de la changer… 

BeF : Et quel est le secret de fabrication de ces couches lavables maison ? Comment les laviez-vous ?

Damien : Les couches sont fabriquées avec des matériaux respirants comme du bambou, du polyester… Pour le reste, c’est une conception « maison » de Delphine, qui a reproduit des patrons de couches ou de langes en les adaptant. On les lave à l’eau, directement dans les rivières, sans savon et sans détergent pour ne pas agresser les milieux naturels.

BeF : Aviez-vous prévu des jouets pour Lirio ?

Damien : Non… A cet âge la différence entre objet et jouet… n’est pas très claire ! Un bâton, un bout de feuille…

BeF : A-t-elle parfois donné des signes d’ennui ?  

Damien : Jamais ! Il faut juste savoir détecter le rythme et les besoin de l’enfant et ne pas louper le coche pour qu’il se sente bien et en confiance.

BeF : Quel a été le matériel le plus utile ?

Damien : Le truc incontournable, c’était la peau d’agneau de Lirio, qui lui faisait à la fois office de doudou et de repère. Ca lui permettait de recréer son territoire. Elle était dans son petit univers, dans sa charriote. Mais sinon, il n’y a pas grand-chose de spécifique…

La vie de famille en voyage

BeF : Lirio était-elle dans une phase « mange-tout » ? Comment avez-vous géré la situation ?

Damien : Lirio était et est toujours dans une phase « mange-tout » et je me contente de la guider et de l’encourager vers le bon sans la frustrer. En Islande, elle mangeait des cailloux et des mousses, et aujourd’hui elle se jette volontiers sur de la charcuterie ou du fromage, tout comme elle dévore du brocoli ou de la salade directement à l’étal quand je l’emmène au marché. Je ne veux pas susciter de rejet ou de blocage donc je lui explique mes choix, mais je la laisse le plus libre possible.

BeF : Qu’est ce qui a été le plus difficile à gérer avec Lirio ?

Damien : Il n’y a pas eu de moment difficile avec Lirio, elle a juste été formidable. Elle ne s’est jamais plainte, elle n’a jamais pleuré, elle n’est jamais tombée malade… Je pense qu’on se fait tout un plat de partir avec un bébé, mais tout est histoire de connexion. Les seuls moments durs étaient dus à la météo.

L’Islande est un pays très mouvementé. Il y a des tempêtes de vent, des tornades de sable, des irruptions volcaniques, il peut y avoir des précipitations importantes… C’est juste cette problématique là qui est accentuée avec la présence du bébé. Par moment on riait jaune avec Delphine, parce que c’était vraiment la galère de faire sécher les couches ! Mais c’est toujours l’occasion d’aller frapper à une porte, de rencontrer quelqu’un qui va nous filer un coup de main… Il y a toujours des solutions.  

En tous cas, la petite n’a jamais souffert de tout ça, ce sont les parents sur leur tandem qui prennent tout ! Souvent on me dit « la pauvre petite, ballotée dans sa remorque… ». Mais moi j’aimerais bien y être dans sa remorque (rires).

BeF : Et les meilleurs moments ?

Damien : Le fait de voyager avec l’enfant, ça fait qu’on est 24H/24H avec lui : on le voit vraiment grandir, évoluer, s’épanouir, éclore… Du début à la fin du voyage, on était tout le temps aux premières loges. C’est un peu « le sens de la vie » : le spectacle de voir ses enfants grandir, se pelotonner tous les trois le soir sous la tente, avoir un rythme biologique guidé par les éléments… Tout ça donne au voyage une couleur très saine et chaleureuse.

Et puis être au milieu du désert, au pied d’un glacier, et voir sa gamine de 10 mois qui crapahute sur les rochers et qui gazouille, ça a un caractère magique !

BeF : N’avez-vous connu aucun moment de doute quant à vos expéditions ?

Damien : Non. Le lien entre nous et Lirio, déjà très fort, a été renforcé par ces voyages. Son bien-être n’a jamais été amoindri, au contraire ! Son éveil fut fulgurant. Et sur la route, on a le privilège d’être 24H/24H avec notre/nos enfant(s), ce que les parents sédentaires ne peuvent obtenir. Le doute ne fait pas partie de notre réflexion ; les remises en question, les adaptations, les apprentissages, oui. La confiance, l’échange, le partage. Mais pas le doute.

Damien Artero

« Le sens de la vie »

La prochaine rando-vélo en famille

BeF : Vous avez le projet de repartir cet été environ 2 mois pour réaliser une enquête sur les éco-villages et l’habitat collectif. Vous partirez donc d’Espagne pour remonter jusqu’à Grenoble (soit environ 2000 km), en passant par les Pyrénées espagnoles. Et ce sera une nouvelle fois en famille, mais à 4 cette fois-ci, puisque votre petite Luce âgée de 4 mois rejoint la troupe.

Quelle sera la longueur et durée moyennes des étapes ?

Damien : Ce sera à l’envie. On trouve un coin sympa, des gens sympas : on s’arrête. Les filles ont envie de faire une pause ou d’aller se baigner : on s’arrête. C’est vraiment au feeling ; le temps n’a aucune importance et ça, c’est la clef du bonheur.

BeF : Lirio a (déjà !) commencé à pédaler toute seule… L’ « entrainez » vous pour ce prochain voyage ?

Damien : Je ne vais pas l’entraîner à la performance, le but n’est pas qu’elle puisse couvrir des distances mais qu’elle prenne du plaisir et qu’elle soit à l’aise. Je travaille avec certains de nos sponsors pour fabriquer un système qui permettra d’attacher son vélo sur le côté de notre remorque, de manière à ce qu’elle puisse soit monter sur le vélo attaché et avoir la sensation de rouler avec nous, soit faire du vélo toute seule en détachant le vélo, soit de rentrer dans la remorque aux côtés de sa sœur.

BeF : Comment envisagez-vous de concilier de longues journées de vélo avec une petite fille vraisemblablement pleine de vie ?

Damien : C’est là que c’est aussi intéressant pour nous qu’elle pédale parce que comme ça, ça va la fatiguer un peu (rires). Et donc on peut espérer avoir quelques siestes dans la remorque ou sous la tente.

Et puis on implique beaucoup Lirio dans ce qu’on fait, et d’ailleurs on fera pareil avec Luce. Finalement, il suffit d’intégrer et de faire participer l’enfant à tout ce qui constitue le quotidien pour que les choses deviennent intéressantes. Je suis un peu de la tradition Françoise Dolto, je considère que l’enfant est une personne et pas une chose, et donc je veux faire participer mes filles et les intégrer pleinement en tant que personnes.

BeF : Comment va s’organiser ce voyage avec non pas un mais deux enfants ? Qu’est-ce qui va changer par rapport à votre voyage en Islande ?

Damien : Luce aura le même âge qu’avait Lirio lors de notre voyage en Islande, donc il ne va pas y avoir de réel changement pour nous. Ce qui changera tiendra plutôt des interactions entre les deux. Luce est déjà super connectée à Lirio qui est toujours en train de la solliciter. On va probablement ne plus avoir un bébé qui interagit avec nous mais deux enfants qui interagissent entre elles, et à nous de nous accorder à ça pour respecter le rythme de chacune. Il va falloir nourrir Lirio, elle a un très grand appétit intellectuel, mais c’est déjà le cas à la maison.

BeF : Avez-vous prévu cette fois-ci d’emporter des jouets pour Lirio et/ou pour Luce ? Et si oui lesquels ?

Damien : Oui et non… On n’amènera pas de jouets d’enfants conventionnels, car ça représente trop de poids pour pas assez d’usage. Mais plutôt un ou deux jeux de cartes type « mémo », le vélo de Lirio, peut-être une « slackline » (une corde plate tendue entre deux arbres pour travailler l’équilibre, la proprioception – connaissance inconsciente de notre position, etc). On doit voyager au plus efficace et au plus léger, donc ce qui n’est pas essentiel, on ne l’emmène pas.

BeF : Vous allez connaitre des dénivelés importants, en particulier lors de la traversée des Pyrénées : avez-vous fait des tests, notamment avec le poids de chargement ?

Damien : On n’a pas vraiment fait de simulation, mais tout ça représente des dénivelés qu’on a déjà rencontrés dans des voyages précédents, donc ça ne m’inquiète pas plus que ça. On va surtout faire des tests avec le système pour attacher le vélo de Lirio sur le côté de la remorque, et on va affiner notre paquetage de façon à ne pas dépasser les 100 kg, comme à l’habitude.

Une belle école de la vie… accessible à tous !

BeF : Quels conseils auriez-vous à donner aux familles qui souhaiteraient, elles aussi, se lancer dans la rando-vélo en famille ?

Damien : De ne surtout pas écouter les mauvaises gens. De le faire dans la simplicité et dans la connexion avec l’enfant et de ne pas se prendre la tête à l’avance, c’est superflu tout ça. Ce qui compte, c’est de partir serein avec du matériel simple et efficace que l’on connait, que la remorque soit costaude et que le gamin ait passé quelques temps dedans. Et de ne pas trop intellectualiser.

BeF : A-t-on besoin d’être un peu bricoleur dans ce genre de périple ?

Damien : Euh oui, enfin si on ne l’est pas, on le devient par la force des choses. Qui dit voyage en autonomie dit que c’est à nous de nous débrouiller. Et puis si on n’a pas la débrouillardise en nous, ça force à aller taper à la porte des gens ou de puiser en nous-mêmes des ressources. Mais on apprend très vite ; c’est une belle école de la vie.

Retrouvez et suivez les aventures de Damien et de sa petite troupe sur le site Planète D. www.planeted.eu, sur leur page Facebook https://www.facebook.com/planete.d et sur Twitter @PlaneteD.

par Chloé Martineau

 

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